On peut logiquement avancer deux explications alternatives à la victoire de la gauche lors des dernières élections municipales : soit les électeurs de droite se sont davantage abstenus que les électeurs de gauche, soit il y a eu des transferts de vote de droite à gauche depuis la dernière élection présidentielle. Selon toutes les études réalisées, la seconde explication est la plus significative. Contribution d'Abdelkader en exclusivité pour Argenteuil95.
La gauche récupère ainsi une partie de son électorat traditionnel, déçu par la politique menée par Nicolas Sarkozy. Ce revirement met un terme aux penchants suicidaires des classes populaires vers la droite et l'extrême droite depuis le début des années 90. L'avenir politique de la gauche s'annonce donc brillant car les classes populaires sont demandeuses de plus de justice sociale et d'équité. Pour y répondre, la gauche, et en premier lieu le Parti Socialiste, devra engager sa refondation idéologique.
Le Parti Socialiste a pu éviter des alliances avec le Modem et préserver ainsi ses alliances avec ses partenaires de gauche et d'extrême gauche considérés comme prioritaires. Mais ce choix a surtout été permis par le revirement général de l'électorat vers la gauche accompagné de faibles scores du centre.
Le scepticisme des cadres du Modem à l'issue des deux derniers scrutins (législatif et municipal) les condamne à se poser une question fondamentale : la raison d'être du Modem est-elle de préparer la candidature d'un seul homme, aussi « libre et indépendant » soit-il, à la prochaine élection présidentielle, d'incarner une droite alternative à l'UMP ou d'être un allié au centre du Parti Socialiste ?
La droite en crise de gouvernance
De son côté, en niant la signification nationale du scrutin, M. Fillon explique tout bonnement que les maires de droite ont été battus parce qu'ils étaient de mauvais gestionnaires de leurs communes et non parce que les électeurs voulaient sanctionner la politique qu'il conduit. Les maires battus ou réélus de justesse affirment évidemment le contraire.
Aujourd'hui, la droite est clairement en crise de gouvernance, comme en témoigne les attaques internes envers la direction nationale de l'UMP. Il est évident que les deux explications s'imbriquent, d'autant que dans des villes comme Argenteuil où le scrutin a été serré et où le maire sortant était confortablement installé dans son fauteuil de député, c'est la campagne de terrain menée par les socialistes et leurs alliés de gauche et d'extrême gauche qui a été déterminante.
D'un point de vue global, on ne peut expliquer la déferlante rose que par des facteurs de politique nationale. Sur le plan économique, les réformes fiscales engagées par Nicolas Sarkozy dans la continuité de ses prédécesseurs, qui consistent principalement dans la remise en cause du caractère progressif de l'impôt et la baisse de la part des prélèvements obligatoires dans le PIB, avec l'objectif de ramener cette part à la moyenne européenne en la réduisant de 4 points, ont montré leur inefficacité en termes de croissance économique, tandis que la réduction de l'impôt sur le revenu a été perçue par les classes populaires comme un cadeau fait aux plus riches.
Par ailleurs, la logique du « travailler plus pour gagner plus » reposait sur deux mesures évoquées au cours de la campagne présidentielle. La première mesure consistait en des exonérations fiscales destinées à favoriser le recours aux heures supplémentaires. On constate que, par l'effet d'aubaine qu'elle produit, cette mesure revient en fait à subventionner les entreprises en faisant payer par la collectivité (l'Etat) une partie du coût salarial (charges sociales sur les heures supplémentaires). D'autant que les effets de cette baisse des charges sociales sur le déficit de la sécurité sociale devaient à terme être compensés par une hausse des taxes à la consommation (d'où le nom malheureux de « TVA sociale »), ce qui reviendrait à reprendre aux consommateurs ce qu'on fait mine de donner aux travailleurs.
La seconde mesure, qui consistait à conditionner les exonérations de charges par la politique salariale des entreprises, semble quant à elle avoir été oubliée.
La remise en cause du modèle français de régulation sociale
Plus fondamentalement, la cohérence des réformes engagées par la droite tient dans la remise en cause du modèle français de régulation sociale. Cette mise en pièce du compromis social hérité de l'après-guerre et du fordisme réside dans le passage de négociations par branche à des négociations par entreprises. Du fait de la disparité des rapports de force dans les entreprises, cette mutation provoquera non seulement une injustice sociale à travers le creusement des inégalités entre travailleurs, mais également des perturbations économiques sources d'instabilité des prix (non seulement du niveau général mais également de la structure des prix relatifs). Sachant que les négociations par entreprise présupposent le passage d'une logique de qualification à une logique de compétence pour le calcul de la grille des salaires, ce sont en réalité les modalités de négociation du partage de la valeur ajoutée entre salaires et profits qui sont en cause.
Si la seule idée portée par la droite est que le modèle social français doit s'aligner sur la concurrence internationale, cela veut dire qu'elle condamne la France à courir après un prétendu retard sur les pays pauvres en matière de compétitivité, ce qui conduira à une régression sans limite des droits sociaux et des revenus du travail. Il s'agit d'une stratégie de développement de pays pauvre. Or, lorsqu'on parle de réformes, il ne faut pas oublier que le contenu de celles-ci n'est pas prédéterminé.
La stratégie adéquate de développement d'un pays comme la France, à l'instar de celle de l'Allemagne, reposerait davantage sur une politique industrielle innovante et volontariste stimulant la recherche dans des secteurs à haute valeur ajoutée. Si la modération salariale peut, dans une certaine mesure, être un moyen de simuler l'emploi à court terme, à plus long terme c'est l'investissement qui est le déterminant de la croissance économique et de l'emploi.
Le remaniement ministériel ?
Ces derniers jours, les médias se focalisent sur une question de second ordre, à savoir le remaniement ministériel consécutif aux élections municipales. Nous savons maintenant que ce remaniement marginal est loin de prendre toute la mesure de la sanction qui leur a été infligée par les électeurs, et que le président et le gouvernement entendent accélérer les réformes. On notera au passage que l'idée que les résultats électoraux ne doivent pas entraver la continuité de l'action gouvernementale et que les effets des réformes doivent être évalués dans la durée est contradictoire avec l'idée qu'il faudrait les accélérer.
Or, une autre question, plus profonde se pose à l'issue des résultats des élections municipales, c'est celle du partage du pouvoir entre la droite et la gauche, ou symétriquement, entre l'Etat et les collectivités territoriales. En effet, dès lors que plus des deux tiers des collectivités territoriales sont dirigées par la gauche, on peut se demander dans quelle mesure la France est aujourd'hui encore gouvernée par la droite, puisque les budgets d'investissement public des collectivités territoriales représentent une fois et demi celui de l'Etat. Il reste donc à la gauche à relever le défi de la France des territoires afin que les bilans qu'elle présentera en 2012 la mettent en mesure de remporter les scrutins nationaux.
Abdelkader