La ville de Villiers-Le-Bel dans le Val-d'Oise retrouve une vie normale et essaie d'effacer les stigmates des affrontements provoqués par la mort de deux adolescents le dimanche 25 novembre 2007. Tant mieux pour ses habitants et tant pis pour certains médias qui ont accouru dans l’optique de retrouver sur place matière à rassasier leurs besoins avides du sensationnel. L’appel au calme lancé par certains élus de gauche a été finalement entendu et les pyromanes de certains grands médias, véritables manipulateurs de l’opinion, sont revenus bredouille. Point d’images spectaculaires à offrir, cette fois-ci, aux téléspectateurs contrairement à ce que l’on a connu en novembre 2005. Circulez, i n’y a rien à voir.
Après deux soirées bien agitées et une nuit sous haute surveillance, où mille hommes et un hélicoptère ont été déployés, Villiers-Le-Bel tente de cicatriser ses plaies et oublier cet épisode d’orages nerveux et de tumulte moral. En circulant ce matin dans certaines rues de la ville, je n’ai constaté aucun signe anormal. Les commerces sont ouverts et les habitants vaquent à leurs occupations quotidiennes comme au jour normal, ni plus, ni moins. Seul petit contraste avec les deux nuits précédentes : il n’y avait ce matin aucune trace des caméras et le crépitement des flashs a laissé place à un calme profond. C’est bien connu : le train qui arrive à l’heure n’intéresse personne.
Dans la foulée de ces événements dramatiques, la presse a révélé qu’un journaliste de 20 minutes a été tabassé. Au delà du fait que cette agression contre un journaliste est purement condamnable, l’on se demande aussi pourquoi la presse d’une manière générale est si mal venue dans ces quartiers. La réponse est simple. Elle est à trouver dans les préjugés relayés quotidiennement dans certains médias (pas tous bien sûr) à l'encontre des jeunes des quartiers populaires.
Les reportages qui leur sont consacrés foisonnent souvent de stéréotypes du genre mauvaise éducation, démission des parents, oisiveté, errance noctambule, non-respect de la loi, etc. Ce type de reportages alimente clairement les discours politiques sécuritaires de tout bord. Un certain ministre de l’Intérieur a su utiliser subtilement ce discours en lançant en novembre 2005 sur la dalle d’Argenteuil sa fameuse phrase : « je vais vous débarrasser de cette racaille ».
Depuis lors, Argenteuil est devenue un symbole et un enjeu du débat politique sur les quartiers. Quant au ministre en question, il sera porté, quelques mois plus tard, Président de la République. En fin connaisseur du fonctionnement des médias, Nicolas Sarkozy a su –et sait toujours- que c’est la visibilité médiatique qui façonne l’image politique.
Mais les jeunes des quartiers aussi ne sont pas naïfs. Pendant les événement de novembre 2005, ils ont eu un malin plaisir de manipuler le pouvoir, lui même manipulateur des médias. Car, à la différence de leurs parents ou de leurs grands-parents immigrés qui n’avaient aucune existence sociale et qui étaient considérés comme une simple force de travail corvéable à merci, les enfants de la troisième génération (et bientôt de la quatrième) ont pris conscience de leur poids politique. Ils connaissent les techniques du marketing politique, maîtrisent l’Internet et communiquent souvent entre eux par le biais des SMS.
C’est une erreur que de croire qu’on les stigmatisant sans cesse et en utilisant contre eux les outils répressifs, ils finiraient par se dompter. Le discours de stigmatisation finit toujours par créer des victimes et leur donner une raison d’être. Le philosophe Walter Banjamin disait que « les choses et les êtres n’existent que du moment où ils sont nommés ».
En nommant les jeunes des quartiers populaires de « racaille » de « karcher » et de je ne sais quoi, ils finissent par intérioriser ces mots et se comportent exactement de la même manière comme pour se singulariser, comme pour se donner une visibilité sociale. Autrement dit : tu ne m’aimes pas, moi non plus. Un adage populaire disait : quand il y a des mauvaises herbes dans un champ de blé, le meilleur moyen de les éliminer est de semer beaucoup de blé pour bien les étouffer. Nos journalistes « en question » s’apercevront qu’en parlant avec respect des ces jeunes, ils finiront par être respectés eux-mêmes.
Arezki Semache